Nos feuillus nobles

Le chêne blanc, le cerisier, le noyer, très recherchés en ébénisterie, ont quasiment disparu de la vallée du Saint-Laurent et des contreforts des Laurentides et des Appalaches, où ils formaient autrefois de prospères colonies. Le merisier, communément appelé bouleau jaune, désormais l’essence la plus utilisée par les fabricants de meubles québécois, commence lui aussi à se faire rare, à tel point que l’industrie engage des «chasseurs de fûts» qui écument l’arrière-pays à la recherche de beaux sujets.

 

On a beaucoup parlé ces dernières années de l’erreur boréale; il y a aussi, tout aussi grave et désolante, beaucoup plus ancienne, une erreur méridionale. La forêt feuillue du Québec, celle des bois francs et durs, est plutôt mal en point.

 

Les arbres qui composent les forêts de l’Estrie, de Lanaudière, de l’Outaouais et de la Mauricie sont de plus en plus petits. On utilise un terme nouveau, billon, pour désigner ces chétifs individus, pauvres billes que les scieries refusaient autrefois parce que trop courtes, trop minces, trop tordues. Aujourd’hui, faute de mieux, elles les acceptent. On a valorisé la croûte dont on fait des copeaux. Avec les billons, on fait des palettes, des panneaux de fibre. On a ouvert de nouveaux marchés. On a trouvé de nouveaux usages.

 

Depuis Napoléon. L’écrémage des forêts du sud a commencé il y a plus de deux siècles, longtemps avant celui de la forêt boréale. Pendant le Blocus continental imposé par Napoléon au début du XIXe siècle, les grands pins blancs de l’Outaouais et de la Mauricie ont servi à la construction des navires britanniques. Ceux du Saguenay ont ensuite été sacrifiés. Les chênes du Haut-Saint-Laurent, affectés à la fabrication de bateaux et de tonneaux, étaient pratiquement épuisés en 1840. L’érable à sucre, le merisier, le hêtre, encore vendus comme bois de chauffage à cette époque, ont été graduellement remplacés dans cette tâche par d’autres espèces moins nobles comme l’épinette. Les plus belles essences ont été les premières exploitées, les premières disparues.

 

Les scientifiques considèrent qu’il y a une dégradation irréversible de la nature au-delà de 50% de déboisement. Or, en Montérégie, 27,9% du territoire est boisé. A peine plus de 40% dans le Centre-du-Québec. Et cette région qu’on appelait autrefois les Bois-Francs ne pourrait plus décemment porter son nom. La biodiversité est brisée. Des écosystèmes forestiers sont détruits. On estime que la déforestation a mis en péril 480 espèces animales ou végétales.

 

On y a fait parfois de graves erreurs, comme de l’enrésinement à outrance, c’est-à-dire qu’on a planté des conifères sur des terrains autrefois occupés par des feuillus, chêne rouge, noyer cendré, cerisier tardif, bouleau jaune… Afin de respecter les contrats signés avec les grandes papetières, avides de résineux, le gouvernement a longtemps encouragé ce type de reboisement. Quelle bête à plumes ou à poils voudrait vivre là-dedans? La faune délaisse ces lieux artificiels, silencieux et vides. Tout le monde sait qu’une épidémie peut détruire en quelques années ces forêts d’arbres plantés en rangs d’oignons, fragilisés par leur faible diversité.

 

Et, pourtant, entre mars 2000 et mars 2002, sur les 42 millions d’arbres qu’on a plantés dans le sud du Québec, moins de 300000, même pas 1%, étaient des feuillus. Pourquoi? Parce que du résineux, ça se plante mieux, ça demande moins de soins, mais surtout parce que ça représente 90% de la demande.

 

Actuellement, à peine plus du quart des propriétaires de boisés du Québec font de l’aménagement forestier. L’arbre a acquis une très forte valeur symbolique et sentimentale, irrationnelle. Et cet arbre symbolique nous cache bien souvent la forêt réelle. Les gens considéraient autrefois la forêt comme le repaire du mal, de l’inconnu; aujourd’hui, ils la perçoivent comme un sanctuaire… et le forestier est un profanateur responsable d’un crime écologique irréparable.

 

Et la foresterie est infiniment plus subtile qu’autrefois. Il y a des erreurs qu’on ne fait plus, comme raser de 200 à 300 hectares à flanc de montagne, ou bien reboiser en épinettes la récolte d’érables ou de bouleaux. En outre, les interventions tiennent compte des autres ressources, comme la faune ou les cours d’eau.

 

Mais comment s’en occuper? Comment aménager cette forêt? On a tant de fois changé de méthode. Il y a quelques années encore, dans la forêt feuillue, on pratiquait la coupe à diamètre limité. Il s’agissait de prélever les tiges dont la grosseur était supérieure à un certain diamètre déterminé selon les essences. On ne laissait sur pied que les arbres de mauvaise qualité et les petits jeunes.

 

Au début des années 80, constatant le désastre, on a privilégié, puis imposé la coupe de jardinage, qui consiste à laisser sur pied une majorité de tiges de qualité en pleine croissance. Mais les marteleurs chargés d’identifier les arbres à récolter interprétaient les normes à leur guise… et à l’avantage des scieries et des papetières qui les engageaient. Il y eut beaucoup d’abus.

 

Le jardinage forestier est une autre erreur dramatique. Plusieurs espèces nobles, comme le noyer, le chêne et le cerisier, sont des espèces de lumière, elles ont besoin de beaucoup de soleil pour grandir. Dans une forêt jardinée selon les normes du Ministère, on prélève des tiges ici et là, mais on laisse un couvert ombrageux. Pour favoriser certaines espèces, il faudrait faire ici et là des trouées de quelques acres. Mais on ne peut pas. Parce que la coupe à blanc est considérée comme un acte barbare et contre nature par des gens qui bien souvent n’y connaissent rien. Mais, nous, on sait fort bien qu’on ne verra jamais de vrais beaux feuillus durs et nobles dans une forêt jardinée selon des interventions socialement acceptables.

 

Il faut apprendre à penser collectivement à long terme. Les bâtisseurs de cathédrales du Moyen Age acceptaient de travailler à des projets dont ils savaient ne jamais voir la fin. Il faut retrouver cette mentalité, cette vision, cette foi en l’avenir.

Et faire ce qu’il faut pour que, lorsque nous ne serons plus là, la nature existe encore.

 

La forêt possède une vitalité et une résilience formidables, et le climat lui est favorable. Elle peut très bien se refaire, mais ce sera très long, et il faudra consentir à de douloureux sacrifices.

 

PAR GEORGES-HÉBERT GERMAIN

 

Lecujean dit le finisseur